What Kind Of Bird Is This ?
Trio show Laëtitia Badaut Haussmann, Nick Oberthaler, Hugo Scibetta, Levy Delval, Bruxelles, 2016

Comment maintenir une certaine vivacité de l’esprit à reconnaître son environnement direct, tandis que cette fonction semble aujourd’hui partiellement assurée par notre interconnection permanente, notre recours à divers dictionnaires partagés et multiples sauvegardes d’informations en ligne ? Auxquels nous faisons d’ailleurs bien souvent davantage confiance que la prosaïque observation de notre entourage. What Kind Of Bird Is This ? Elémentaire mon cher Watson… Au delà de la fameuse réplique du détective - au charme british sans égal - Watson est également un système informatique capable de répondre à une multitude d’interrogations posées en langage ordinaire. (1) Cette intelligence artificielle créée par IBM fût programmée pour répliquer aux questions du jeu télévisé américain Jeopardy - dont il sortit d’ailleurs vainqueur à trois reprises. Alors, si vous demandez à Watson de reconnaître un oiseau, pensez-vous qu’il saura réellement le faire ?

I Can See The Whole Room And There’s Nobody In It !, tel est le message de la peinture originale de Roy Lichtenstein que s’approprie Nick Oberthaler et dans laquelle nous apercevons ce personnage regardant dans un judas annonçant non sans humour qu’il peut voir l’ensemble de la pièce tout en s’exclamant n’y voir personne ! (2) Où sommes-nous, donc ? À travers la multiplication de cette indiscrétion devenue chronique interrogation et la parcellisation constante de l’information, le peintre d’origine autrichienne questionne à la fois notre simple statut de spectateur ainsi que celui du lieu inhérent à l’exposition. Une fenêtre circulaire qui rappelle la forme de l’oeil autant que celle de l’appareil photographique. Et, si ce vide décrié par Lichtenstein était juste le résultant d’une question de focale ? Cette subordonnée monoculaire serait peut-être une autre manière de contraindre l’oeil à l’espace - et inversement. Un décalage pareillement à l’oeuvre dans la série monochromatique d’Hugo Scibetta. Pour cela, l’artiste a inventé un protocole : chaque fois qu’il doit utiliser son smartphone, il réalise une photographie de ce qui lui fait face. Le côté miroitant de l’appareil se transforme en peinture alors que l’environnement se déplace pour atteindre la tranche et par là même la profondeur de la toile. De fait, le point de vue convoqué - voire même contraint - n’est plus le nôtre mais celui de l’outil de communication. Il s’en dégage un monochrome (fort en glaçage !) générant un alter-espace reflétant un paysage aussi bien passé que présent. Il est également à l’origine du titre de l’exposition, trouvé via le hasard heureux d’une flânerie sur internet. Des modernes promenades et rêveries solitaires qui remplissent en métadonnées nos mémoires de téléphones, d’ordinateurs et même notre nuage adoré ! Parmi ses pérégrinations virtuelles, il constate une uniformisation des photographies d’expositions véhiculés sur des sites tels que “Contemporary Art Daily”. Ces compte-rendus expographiques provoquent - sous couvert d’argument de contemporanéité - une ubiquité tant jouissive que déceptive. Les stigmates représentatifs de l’iconographie propre à la photographie d’exposition sont ensuite masqués jusqu’à rendre le référent imperceptible. Et c’est là qu’opère le génie de l’intervention puisque le flou organisé empêche aujourd’hui toute nouvelle reproduction. La vibration de cette néo-composition étant si forte qu’aucun appareil photographique ne saurait lui résister. Par conséquent, Hugo Scibetta stoppe net, la course des voleurs d’images ou de couleurs. Ce savant mélange chromatique sera partiellement décliné dans l’ambiance lumineuse de l’exposition. Un pictorialisme décalé, orchestré par Nick Oberthaler avec la complicité des autres artistes. Cette intervention aussi minimale que discrète devient rapidement entêtante comme un morceau d’Easy Listening. Il transforme brillamment le fameux néon “lumière du jour” - second couteau de l’histoire du white cube - en séparateur et perturbateur d’espace. Et, c’est également dans cette lignée que s’inscrit la proposition de Laëtitia Badaut Haussmann. D’une efficacité déconcertante, son statement consiste à faire correspondre les horaires d’ouverture de la galerie avec celles des fenêtres de l’espace. Ce geste spontané laisse échapper quelques notes verdoyantes provenant du superbe palmier dans le jardin voisin ainsi qu’une bande son en changement permanent. Aussi loin que mes yeux puissent voir, ils sont séduits par ce dialogue impromptu entre le blanc des murs, la couleur des néons industriels face au ciel et au végétal jadis dissimulé. La galerie se voit décloisonnée, les sculptures s’assouplissent, s’abandonnent de leurs vivants et laissent même entrevoir la dualité de leurs statuts. En effet, Laëtitia Badaut Haussmann a imaginé pour ce trio-show, des outils de communication sur mesure : affiches d’exposition devenues oeuvres, mais aussi foulards en soie aux teintes vives que nous aurons plaisir à laisser tomber sur nos épaules, une fois l’été arrivé. Cette déclassification annoncée par l’artiste prolonge et diffuse élégamment le dialogue entre lumière artificielle et naturelle. Et ce n’est donc pas un hasard si sa sculpture sentimentale L’amour est plus fort que la mort n°3 se teintera cette fois de mordoré, de jaune impression soleil couchant. 3 Le volume assoupi aux accents irisés fait l’objet d’une installation sur mesure, il sera fixé à partir du plafond afin de renforcer la pesanteur de sa matérialité. Présence dominante flottant dans l’espace, cette étoffe torsadée incarne un sentiment lié à l’entrelacement de plusieurs émotions, alliance d’états ambigus ou contradictoires formant comme un noeud. Il a pour origine la réminescence d’une impression de lecture de Querelle de Brest par Jean Genet. Quelques traces d’un passage signalé par Hugo Scibetta dans une matière à mémoire de forme viennent ponctuer et terminer ce parcours. Imaginés avec un système de réalité augmentée, ses moulages sont programmés pour faire apparaître un personnage une fois le signal capté via la caméra d’un téléphone. Un fantôme incarné. Et, pourquoi pas un souffle traversant cet espace dorénavant ouvert vers l’extérieur. Vocabulaire à priori attribué à la disparition, le “ghosting” prend ici tout son sens. Il évoque premièrement une doctrine moderne prodiguant une nouvelle manière de s’évaporer subitement des réseaux sociaux et d’effacer toute visibilité sur le net, mais c’est aussi la réplique d’une image transmise se superposant à la précédente. Un bug système se rapprochant visuellement du “déjà-vu”; trouble de l’image qui s’accompagne parfois d’une forme d’intuition ou de pressentiment – provisoire.

Arlène Berceliot Courtin, Mai 2016

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1. Aussi appelé naturel correspondant à celui d’un être humain.
2. I Can See the Whole Room!...and There's Nobody in it!, Roy Lichstenstein, 1961, huile et graphite sur toile,121,9 x 121,9 cm.
3. Pastiche des films noirs américains, L’amour est plus froid que la mort analyse et explore les relations conflictuelles d’un triangle amoureux, il s’agit du premier long-métrage de Rainer Werner Fassbinder datant de 1969.

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How to stay aware of our direct surroundings when this ability is taken care of by the constant interconnectivity, the free online dictionaries and the cloud backups? These media tend to be more trusted than the sheer observation of the milieu.

« What Kind Of Bird Is This? » Elementary, my dear Watson… Beyond the detective’s cult phrase -so British, Watson is also a computer system able to answer to a multitude of questions, if they’re asked in plain language. [1] This IBM-developed A.I. was programmed to answer to the Jeopardy TV game - game that the computer beat three times. So, if Watson is asked « What Kind Of Bird Is this?, do you think it will actually be able to answer?

« I can See The Whole Room And There’s Nobody In It » [2] This the message on Roy Lichtenstein’s painting that Nick Oberthaler is appropriating; a character can be seen looking through a peephole and telling that the whole room can be seen, but, not without humour, that there’s no one to be seen! So where are we? While repeating this inquisitive gaze to the point it becomes a reoccurring question and while the information is constantly broken down to pieces, the Austria-born painter questions our mere viewer position and the very place of the exhibition. The round shaped window recalls the eye as well as the camera. What if the emptiness that Lichtenstein puts forth, is nothing more than a focal length issue? One eye has to be closed, it’s a way to constraint the gaze to the space - and the opposite as well.

The same kind of gap operates in Hugo Scibetta’s monochromes series. He’s set a process where each time he has to use his cell phone, he has to take a picture. Then, the black mirroring screen of the phone becomes the front of the painting, while the picture of the environment becomes the edges, and thus the depth. It’s not our point of view that is depicted - or imposed, but the one of a communication device. The result is a monochrome (made with a thick glazing) that creates an alter-space: the reflection of a landscape, both past and present. Moreover, Hugo found the title of the show while strolling on the Internet. These modern hikes and solitary daydreams are filling up our phones, computers and our beloved cloud with datas and meta-datas. That’s how he realized the standardization of exhibitions photographs, as seen on Contemporary Art Daily for instance. These photographic reports generate an ubiquity, that is as enjoyable as it is deceptive. The marks of the typical exhibition photographs canons are erased by Hugo Scibetta until the depicted object is not recognizable anymore. This intervention is brilliant because the blurring process prevents any further reproduction. The new composition is so vibrant that a camera cannot properly focus. Thus, Hugo Scibetta stops the images and colors thieves.

Hugo’s chromatic compositions are resonating with Nick Oberthaler’s colored neon lights that are creating pictorial ambiance. Made with the complicity of the two other artists, this intervention on the lights is as heady as an easy listening tune. The famous daylight neon - the white cube’s partner in crime - when it’s tinted, is now dividing and altering the space. 

Laëtitia Badaut Haussmann’s intervention is in the same vein. As efficient as it is simple, she asked the gallerists to let the windows wide open during the opening hours. This spontaneous gesture allows the green leaves of the palm tree to be an inherent part of the show, while the outside hum becomes its constantly changing soundtrack. As far as the eyes can see, they are seduced by the interaction between the whiteness of the walls, the tinted industrial neon lights and the blue sky/green vegetation, that was hidden. In a gallery space freed of its usual compartments, sculptures get loose and soft while showing their ambivalence. Indeed, Laëtitia Badaut Haussmann designed the posters of the show and printed them on floating silk scarves; the communication supports become actual artworks that can be worn during Summertime. This play between the categories is also at stakes in the sentimental sculpture L’amour est plus froid que la mort: the bronze and sunset colors of the textile sculpture are blurring the frontiers between artificial and natural lights. The sleeping twinkling volume is a made to measure installation is hanging from the ceiling to stress upon its actual materiality. The most present piece in the gallery space, the twisted piece of fabric is embodying the knot that mixed and contradictory emotions can sometimes produce. It derives from the remote memory of reading Genet’s Querelle de Brest.

Now, a bit further footprints left by Hugo Scibetta mark the end point of the visit. Casted in shape memory foam, they are combined with an augmented reality device that reveals a whole character with the help of a smartphone camera. An actual ghost. Or maybe a breath passing through a space now open to the outside. The word « ghosting » may evoke at first a mere disappearance but it takes a more precise meaning here.
It is a brand new social trend that implies to literally vanish from social networks and to become invisible on the Internet; it’s also used when a broadcasted image is replicated and superimposed. It’s a « bug » that can be the visual equivalent of the « dejà-vu »; a disturbed image associated with a kind of intuition or elusive presentiment.

Arlène Berceliot Courtin, May 2016

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[1] Also called « natural », that is the human language
[2] I Can See the Whole Room!...and There's Nobody in it!, Roy Lichstenstein, 1961, oil and graphite on canvas, 121,9 x 121,9 cm.
[3] A pastiche of US noir movies, Love Is Colder Than Death (1969) depicts a tricky love triangle relationship. It’s R.W. Fassbinder's first feature film.