N a pris les dés

Noa Giniger, Nick Oberthaler, Hanna Schwarz, David de Tscharner, 43 rue des Panoyaux
75020 Paris, 2015

Courtesy the artists. Photo © Laurent Hopp.





Sorti en salles en 1970, "Eden et après" est un conte hallucinatoire suivant les pas d'une jeune femme enivrée de désir, vaguant dans les rues de Djerba et Bratislava à la recherche d’un tableau disparu. Ce premier long-métrage en couleurs de l’initiateur et pape du Nouveau Roman dont certaines sont d'ailleurs volontairement manquantes - à l'instar du vert également absent des compositions de Mondrian et dont nous retrouvons une citation directe à travers l'architecture du café conçu spécifiquement pour les besoins du film - développe une nouvelle manière d’aborder le tournage. En effet, il a été réalisé sans synopsis, les principales motivations du passage à la réalisation étant basées sur l’admiration de l’auteur pour l’actrice principale. À la suite de cette aventure, Alain Robbe-Grillet met en place une expérimentation du collage cinématographique en proposant notamment le remontage inédit du film sous le titre tant énigmatique qu’anagrammatique de "N. a pris les dés ... ” (1) Ce deuxième assemblage offre une fascinante relecture dans laquelle le narrateur invente différentes fictions labyrinthiques à partir des mêmes images. Ainsi, "N. a pris les dés ...” n’est pas une simple négation mais se révèle davantage être le présage d’une action imminente. Plus que tout, “N” est le caractère principal de ce deuxième long-métrage, le même qui vient jouer le film aux dés et interpeler amusément l’actrice en lui demandant ce qu’elle cherche.

- “Tu cherches quoi au juste ?”
- “Cela n’est pas précisé. Un signe de rappel sans doute.”

Cette merveilleuse invention de la voix-off - si importante aux yeux des réalisateurs d’une autre avant-garde de l’époque, La Nouvelle Vague ! - est l’identité de ce nouveau montage, c’est aussi la ligne que souhaite prendre cette exposition. De fait, la question n’étant plus de savoir, ce que racontent ces montages successifs, mais plutôt qui les racontent. Par la subtile intervention de cette voix-off, cette continuité dialoguée, le spectateur est sans cesse amené à prendre conscience des différents niveaux de narrations combinées. Alors que voit-il ? Que cherche-t-il ? Quel jeu se joue de lui ? À cette question délicate, Alain Robbe-Grillet apporte les éléments suivants : “Un jeu, ça ne signifie jamais rien à l’avance, c’est le joueur qui invente la partie et le joueur c’est vous. Les images que votre regard dérobe ici et là, ce ne sont que des images. Elles n’ont pas de sens attachées à elles comme une nature indélébile. Elles n’ont pas d’autres sens que celui dont vous aurez fait vous-mêmes le choix. L’ordre rassurant, l’ordre désespérant c’est vous qui le faîtes, par paresse ou par peur.” (2)

L’exposition s’inscrit dans la continuité du jeu fantasmé et vertigineux de compositions infinies particulièrement basé sur les multiples sensations de déjà-vu et la puissance d’imagination (3) du génie Robbe-Grillet et combine elle-aussi les oeuvres de David de Tscharner, Noa Giniger, Nick Oberthaler et Hanna Schwarz afin de proposer une véritable invitation à plonger dans l’azur, dans l’eden.

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1.  Afin de visionner le film en ligne, cliquez ici
2. 75’10’’- 75’41’’, N. a pris les dés, Alain Robbe-Grillet, 1972, couleurs, 76 minutes, éditions Carlotta, 2013.
3. Une des séries soumises au hasard des dés s’intitule d’ailleurs “Image, Imaginez”. Dans le tableau orchestrant cette combinaison des différentes narrations cinématographiques possibles, se trouvent notamment les thèmes de l’eau, du tableau, du labyrinthe, du double…

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Released in cinemas in 1970, Eden et après (4) is a hallucinatory tale following the steps of a young woman, drunk with desire, wandering the streets of Djerba and Bratislava in search of a disappeared painting. In his first feature film in colour – in which, by the way, some of said colours are purposefully missing, just like the equally absent green in Mondrian’s compositions, a direct reference to which is found in the architecture of the café specifically conceived for the film – the initiator and “pope” of the Nouveau Roman (5) develops a new way of approaching filming. Indeed, the film was shot without a synopsis, its author’s principal motivations for proceeding to film being based on his admiration for the principal actress. After this adventure, Alain Robbe-Grillet set up an experimentation on cinematographic collage, in particular by proposing a completely new reediting of the film under the – as much enigmatic as it is anagrammatic – title N. a pris les dés ... (6) This second assemblage offers a fascinating rereading in which the narrator invents diverse intricate fictions based on the same images. N. a pris les dés ... is thus not a simple negation, but rather reveals itself more as the harbinger of an imminent action. More than anything else, “N” is the principal character of this second feature film, the very one gambling the film on dice and amusedly questioning the actress about what she is searching for.

- What are you looking for, exactly?
- That is not specified. A reminding sign, without a doubt.

This marvellous invention that is the voice-over – so important in the eyes of the directors of another avant-garde of the time, the Nouvelle Vague! – is this new edit’s identity but also the direction that this exhibition wishes to follow; the question, in effect, not being to know the stories told by these successive edits anymore, but rather to know who they are told by. Through this voice-over’s subtle intervention, this conversational continuity, the spectator is ceaselessly led to becoming aware of the different levels of combined narratives. So what does he see? What does he search for? What kind of game tricks with him? Alain Robbe-Grillet gives the following elements responding to this delicate question: “A game never means anything beforehand, it is the player who invents the game and the player is you. The images caught by your gaze here and there are nothing more than images. They have no meaning attached to them like an indelible nature. They don’t have any meaning other than the one you will have chosen yourself. It is you creating the reassuring order, the despairing order, either by laziness or by fear.” (7)

The exhibition pursues the dreamlike and vertiginous game of infinite compositions, based in particular on the multiple sensations of déjà-vu and the power of Robbe-Grillet’s genius’ imagination (8). It combines works by David de Tscharner, Noa Giniger, Nick Oberthaler and Hanna Schwarz in order to propose a real invitation to dive into the blue into eden.

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4. Eden and after
5. Literally translated by “New Novel”
6. To watch the film online, please click here
7. 75’10’’- 75’41’’, N. a pris les dés, Alain Robbe-Grillet, 1972, colour, 76 minutes, Carlotta editions, 2013
8. One of the series subjected to the fate cast by the dice is, besides, titled Image, Imaginez (Image, Imagine). In the tableau orchestrating this combination of different possible cinematographic narratives, one can find, in particular, the themes of water, painting, labyrinth, the double…