Mapping Situations
Éric Giraudet de Boudemange
publié dans Code Magazine #8, Avril 2014

L’expérimentation de territoires différents tient une place privilégiée dans la pratique d’Éric Giraudet de Boudemange . Une attitude somme toute commune pour un artiste mais ce serait sans compter sur les situations ou les rites associés à ces lieux et à leurs habitants qui retiennent et développent toute son attention. À sa manière, il approfondit le rapport à la carte entretenu par Robert Smithson : « Les œuvres que je réalise dans le paysage sont des cartes faites de matière en opposition aux cartes de papier » . Ce faisant, il y apporte son propre mode de « mapping », davantage intéressé par les phénomènes d’ordre socioculturel que géométrique ou géographique.

À l’instar de la série photographique Ithaca Mirror Trail (1969) du même Smithson, Éric Giraudet de Boudemange pose lui aussi un miroir sur un territoire déterminé afin d’en refléter les habitudes de ses communautés, notamment dans la série « Calais, octobre 2009, mai 2010 » (2010). Par la maîtrise des techniques photographiques et l’emploi de codes relevant de l’image documentaire, il y met en scène ses rencontres et ajoute une impression de relief en produisant ses images selon le procédé stéréoscopique. Cette technique confère une épaisseur optique au paysage et finit par créer une confusion de ses différentes profondeurs de champs et d’horizons . Pour cette série, l’artiste a pris contact avec une association caritative afin d’approcher les migrants traversant Calais pour rejoindre l’Angleterre. À ce terme dépréciatif, il préfère celui de « marcheurs » puisque c’est justement ce déplacement près des frontières et cette expérience du paysage dont il aimerait rendre compte. Des marcheurs vivant en périphérie des villes, dans l’angle-mort de nos sociétés. Comment photographier et rendre compte de ces mouvements ? Pour cela, il s’engage à les accompagner dans leurs trajets afin d’analyser leur vitesse de déplacement devenue vitesse d’apparition. Le caractère politique inhérent à ces photographies soulève également un questionnement profond sur l’amplitude des significations de territoire(s).
Consécutivement à cette série photographique, il est invité en résidence au Centre régional photographique du Nord-Pas-de-Calais (Douchy-les-Mines). À cette occasion, il se rapproche des habitants et apprend que le portraitiste officiel de la ville vient de fermer boutique. Il entreprend alors de le remplacer momentanément et invite les habitants à se faire photographier dans son atelier provisoire. C’est lors de ces multiples rencontres qu’il apprend l’existence de jeux populaires pratiqués dans le cercle des anciens mineurs de la région. Intrigué par cette activité confidentielle, il décide d’assister à un entraînement et découvre leurs coutumes, inspirées de leur ancienne profession. Archive CMJN et un ensemble d’œuvres de 2012 reprennent ces jeux de fléchettes et de billons – également utilisés comme outils de mesure par les mineurs – dont il modifie les cibles d’origine, ici remplacées par une version en quadrichromie fondée sur les principes d’équilibre des couleurs théorisés par Josef Albers. Une variante de ses nombreux Homage to Square considéré par le théoricien du Bauhaus comme un brillant moyen de démonstration des phénomènes chromatiques – un carré dont la forme, codifiée voire intellectualisée par Kasimir Malevitch, devient pour lui le support de combinaisons infinies. Éric Giraudet de Boudemange tente ainsi de réunir la retranscription de faits réels et l’introduction de ces codes et pratiques populaires dans le champ de l’art contemporain. De même que dans Equal and Unequal (1939) de Josef Albers – auquel l’artiste fait référence en 2012 –, où deux formes monochromes pratiquement identiques semblent flotter l’une dans l’autre sans que leurs dissemblances puissent être affirmées, Éric Giraudet de Boudemange pointe les ambiguïtés entre cultures populaires et savoirs savants à travers la citation d’un banal apprentissage de colorimétrie. Il rejoue par là-même l’enseignement dispensé par Josef Albers au Bauhaus, lequel dissimulait une volonté de transmettre, via de simples exercices d’éducation artistique, une forme indirecte d’éducation politique .

En 2013, pendant sa résidence à la Rijksakademie, Éric Giraudet de Boudemange prolonge cet « hommage au carré » par la possibilité de lancer des fléchettes artisanales sur de gros cubes en bois de charme (autrefois utilisé pour solidifier les structures porteuses de la mine). Par l’intermédiaire de cette nouvelle contextualisation, le jeu devient outil de représentation, de signification et d’expérience cinétique, perdant peu à peu son statut premier de divertissement. Experiments on Birds Orientation and Their Interpretation (2013) opère tout autant par glissement sémantique. En effet, après avoir découvert par hasard la colombophilie, l’artiste décide d’étudier les caractéristiques spécifiques et le potentiel de cette discipline. Les pigeons voyageurs possèdent un système d’orientation interne basé sur l’étude de l’emplacement du soleil, une sorte de magnétisme leur permettant de retourner toujours dans le périmètre du pigeonnier. Cette communication supposée entre l’animal et le cosmos fascine l’artiste. Il s’intéresse alors au temps de trajet de cet animal-étalon, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la vitesse d’apparition des personnages photographiés dans la série « Calais, octobre 2009, mai 2010 ». De l’animal à la machine – il s’agirait ici de l’appareil photo – nous sommes dans la vitesse relative. Avec la révolution de l’électronique dans les transmissions, nous approchons de la vitesse absolue : la vitesse des ondes . L’analyse de Paul Virilio prend alors tout son sens et permet à l’artiste de nous sensibiliser au temps intrinsèque de l’image, de sa fabrication à sa transmission – particulièrement via Internet.
À partir de ce constat, il imagine la conférence-performance The Thorn Birds (2013), titrée d’après un roman australien à succès dont la traduction française s’intitule Les oiseaux se cachent pour mourir. La donnant à de multiples occasions, il s’éloigne chaque fois un peu plus des repères d’origine des columbidés. The Thorn Birds est devenu l’occasion pour ces oiseaux d’échapper à leurs destins tragiques en empruntant des trajectoires aériennes différentes. Selon un processus de transfert d’ordre psychanalytique, le public est amené à vivre ce voyage à travers la figure d’un labyrinthe invisible et il n’est pas rare, après avoir entendu l’histoire de son invention par Dédale puis le récit des Deux rois et des deux labyrinthes de Jorge Luis Borges , qu’il se pose aussitôt la question : le pigeon est-il bien arrivé ?

En faisant référence à certains jeux populaires et à des traditions aristocratiques portées aujourd’hui par des classes plus modestes – à l’image des sceptres reproduisant le blason familial qui vient ponctuer, non sans humour, l’installation à la Rijksakademie –, Éric Giraudet De Boudemange évoque un déplacement des codes (héraldiques ou documentaires), des rites, des rituels et des savoirs, invitant ainsi à une réappropriation du pouvoir des images qui leur sont associés.

– Arlène Berceliot-Courtin

• Né en 1983, Éric Giraudet de Boudemange vit à Paris et Amsterdam.
• http://ericgiraudet.com

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Mapping Situations
Éric Giraudet de Boudemange


Eric Giraudet de Boudemange’s artistic practice is primarily concerned with exploring spatial territories. What differentiates Boudemange’s practice from that of other contemporary artists is his attention to the inhabitants and rituals that are tied to a particular place.

In his own way, he adds to Robert Smithson’s notion of mapping: “ The pieces that I do on a landscape are maps of material, as opposed to maps of paper“ His notion of mapping, however, is not limited to geometry or geography. He is concerned, rather, with mapping social and political phenomena.

Robert Smithson’s photography series Ithica Mirror Trail (1969) provides a model for thinking about Eric Giraudet de Boudemange’s work. Boudemange too fixes mirrors in order to map a given territory. In his series “Calais, october 2009- may 2010” he provides a reflection of a territory and its inhabitants.

Boudemange stages his photographs in a documentary vein with a technical mastery to which he adds depth to his images using stereoscopic techniques. Confusing the perception of horizon and depth of field, the stereoscopic image produces an effect similar to what Paul Virilio describes as “L’épaisseur optique du paysage” For this series of photographs, the artist reached out to a non-profit organization to seek out migrants traveling across Calais to reach England. Boudemange refers to the migrants as “les marcheurs” , a term he finds less pejorative and which evokes the movement across a landscape’s borders. “Les marcheurs” live unseen on the periphery of our cities. How is it then possible to photograph and trace their movements? Boudemange committed himself to this task, accompanying “les marcheurs” on their trajectories and in this process making them visible. The political nature of these photographs raises many questions as to the variety of meanings that can be assigned to the abstract notion of territory.

Following this photographic series, he was invited to a residency in Nord-Pas-de-Calais (Douchy-les-Mines). While getting to know the city and its inhabitants, he heard the news that the official village photographer had recently closed his shop. He decided to temporarily fill his position and photograph the city’s inhabitants in his temporary studio. It is during these photography sessions that he learned of the games invented by the old miners in the region. In fact, darts and sticks used in these games also served as measurement tools by the miners. Intrigued by this discovery he learned how to play these games and found out about old mining customs in the process. In his 2012 series of works, Archive CMJN, the artist arranged these game pieces made of wood according to a combination of four colors outlined in Bauhaus artist Josef Albers color theories, a variation on the prolific Homage to the Square series. Boudemange’s intention in creating this piece is to bring popular customs and practices into the field of contemporary art.

In this 2012 series Boudemange also references a Josef Albers piece Equal and Unequal (1939) in which two seemingly identical monochrome shapes cannot be differentiated, seeming to flow one into the other. Eric Giraudet de Boudemange uses Alber’s manual on color to highlight the ambiguities that exist between popular culture and academic discourses. Josef Albers, himself sought to teach simple lessons in art education at the Bauhaus as a means of political education.


In 2013, during a residency at Rijksakademie, Eric Giraudet de Boudemange continued his “homage to the square” by throwing artisanal darts onto large poplar wood blocks. (which had been used at one time to solidify the structural foundations of the mine) This new context allowed the game to surpass its original meaning as a pastime and become a means of representation and a mode of experiencing movement. Experiments on Birds Orientation and Their Interpretation (2013) also works with several layers of meaning. A chance discovery initiated this new series as the artist became interested in the study of pigeons. Messenger pigeons are endowed with a sense of direction based on the direction of the sun, a homing instinct that exerts a magnetic pull. The artist became fascinated by the communication between this animal and the cosmos. The way in which he traced pigeon movement is reminiscent of his photographic series “Calais, October 2009- may 2010”. By allowing the viewer to become aware of the intrinsic temporality of an image, Boudemange gives form to Paul Virilios’ theories about the speed at which images travel from their creation to their transmission.

The Thorn Birds (2013), titled after a popular Australian novel is a performance and lecture series that builds on Boudemange’s earlier work. During the performance he released pigeons further and further from the area in which they were raised thus modifying their aerial trajectories. Using the psychoanalytic process of transference, the viewer was taken on a journey through the invisible labyrinth created by the artist. At the moment in which the pigeon is released the spectator is held in suspense, uncertain of whether the pigeon will return to his destination. The artist makes his reference to the labyrinth explicit in his citation of Jorge Luis Borge’s short story Les Deux rois et les Deux Labyrinths.

Eric Giraudet de Boudemange provides a humorous take on the way in which popular culture and aristocratic traditions meet in a 2013 installation in which his family herald is inscribed onto the image of a scepter. The artist is interested in disrupting our reading of familiar codes (heraldic or documentary), rites, rituals and systems of knowledge, in order to reveal the power of images.

Translated by Emmanuelle Day, April 2014

– Arlène Berceliot-Courtin

• Born in 1983, Éric Giraudet de Boudemange lives in Paris and Amsterdam.
• http://ericgiraudet.com