Horizon
solo show Eva Nielsen, Galerie The Pill, Istanbul, 2016

Dépeint à travers un écran, un prisme, une fenêtre, un obstacle. Ainsi, s’installe une impression de filtre temporaire sur la représentation, un peu comme lorsque nous nous évertuons à photographier un paysage dans un train à grande vitesse tandis que notre reflet prend indéniablement l’avantage sur la beauté des vallées que nous observons.

Cette superposition sédimentaire est le fruit d’une technique aussi maîtrisée que contrariée. En effet, Eva Nielsen utilise pour cela une prévisualisation de l’image (objet de sa production) qui sera ensuite insolée, sérigraphiée, imprimée voire impressionnée pour être finalement retouchée à l’aide de pigments à même la toile – dont le fond a été préalablement recouvert. Un système processuel défini tant par le hasard que l’accident. Très justement cette part imprévisible retient toute notre attention et encourage l’artiste à détourner la machine. Outre la place laissée aux diverses techniques de reproductions, c’est avant tout la peinture qui détient le rôle principal lorsqu’elle entame et achève cet exercice et nous rappelle par la même occasion que l’intelligence de la main est difficilement reproductible. L’artiste elle-même à tenté cette expérience, en créant un miroir entoilé de l’encre de chine et technique mixtes sur papier, Dondal (2014). Cette réverbération apparaît tout à fait étonnante : par sa haute maîtrise technique certes, mais aussi par le jeu (des 7 erreurs) auquel elle se soustrait. Il ne s’agira pas de différences majeures bien entendu, mais plutôt de légers décalages et autres variations de formes, vices de contours et strates. L’esquisse présentant davantage un voile de nacre dialoguant avec une multitude de détails tandis que la seconde version a replacé au cours d’une lente succession d’étapes, le végétal à l’arrière-plan.

Quelle est donc la nature de ces grilles agissant comme des filtres, mais aussi de ces résilles ? Difficile de ne pas voir ici une discrète référence aux points et trames iconiques de Sigmar Polke entremêlant brillamment virtuosité picturale et sérigraphique – et dont les débuts eurent d’ailleurs lieu dans une fabrique de vitraux à Düsseldorf. Et s’il s’agissait davantage de lumière, d’histoires de l’oeil ? À l’instar de l’oculaire caché dans le dyptique Laminak (2014) nous interpellant sur le satut du prochain horizon développé en extérieur jour.

Troublante est cette ligne devenue courbe - une fois passée dans l’objectif de l’appareil photographique - celle-là même nous prend par surprise via l’intermédiaire de Thalle IV (2016). Ces cieux ont été réalisés grâce à des souvenirs de paysages islandais et des échantillons de couleurs prélevés lors du parcours de son territoire insulaire. Pour ce faire, Eva Nielsen reproduit sur place l’exacte alchimie de la nuance et développe naturellement une multitude d’aide-mémoire. N’est-ce pas là, le meilleur procédé pour archiver la polychromie des lieux ? À l’annonce de cette méthode, se dessine immédiatement l’irrésistible envie d’apercevoir la colorithèque de ses voyages. De son côté, la forme tronquée est l’empreinte d’un ancien panneau publicitaire en béton armé, actuellement détruit. Ruine contemporaine toute en splendeur, mais également ancien support iconographique devenu image à part entière. En évoquant ce néo-vestige, la peintre convoque joyeusement l’influence potentielle des toiles d’Hubert Robert. Membre fondateur et conservateur au Musée du Louvre, il aurait acquis une certaine notoriété par ses caprices architecturaux générés autant par la construction de l’édifice que le fantasme de sa destruction. Tel est le cas de la Vue imaginaire de la grande galerie du Louvre en ruine (1796) qui nous interroge sur l’urgence de protection et conservation de certains sites archéologiques – en mémoire le récent sort jeté à l’oasis syrien de Palmyre. De fait, exposer aujourd’hui cette toile à Istambul la transporte vers un nouvel horizon géopolitique.

Un horizon ou plutôt des horizons. Serait-ce le signalement d’un mot souvent considéré comme invariable, et restant foncièrement toujours aussi ambigu ? (1)


Arlène Berceliot Courtin, Avril 2016

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«L’horizon est foncièrement ambigu : il nous donne à voir un paysage, mais il dérobe à nos regards ce qui se tient au-delà, reculant à mesure qu’on avance vers lui. C’est pourquoi il est un appel à l’imaginaire et à l’écriture, car si nous pouvions tout voir du paysage, il n’y aurait plus rien à en dire.» « Le paysage est un lieu privilégié du lyrisme moderne », entretien avec Michel Collot, mené par Laurence Bougault & Ridha Bourkhis, Acta fabula, vol. 9, n° 6, Juin 2008.