Everything Goes Not Anything

Robert Breer, Seulgi Lee, Mathieu Mercier, Derek Sullivan 
Moins Un, Paris, 2013
Courtesy the artists. Photo © Marie Athénaïs.




1 + 1 = 3 est une des règles fondamentales du montage cinématographique [1], utilisée instinctivement par Robert Breer pour ses films 66, 69 et 70. Par l'association du collage et du montage, cette suite numérique, composée comme une fugue, laisse apparaître une multitude d’abstractions arbitraires. Breer exploite ainsi les diverses options de raccords entre les images en jouant sur leurs contrastes afin de distiller subtilement l’essence même de son cinéma. Le collage devient la condition existentielle du film. Une technique qui se décline à travers la mise en corrélation d’objets dans la série de Mathieu Mercier Sublimations, dont le titre comporte d’ailleurs plusieurs significations. En effet, il exprime dans un premier temps le passage d’un corps de l’état solide à l’état gazeux, sans passer par l’état liquide, signalant de ce fait l’existence d’un mécanisme d’évaporation et de disparition. Il s’agit dans un deuxième temps d’un concept freudien examinant l’implication et la transformation d’instincts sexuels en pulsions artistiques lors du processus créatif. Mais, Sublimations est avant tout une référence à la technique d’impression à « sublimation thermique » choisie par Mercier afin d’appliquer directement la couleur à l’intérieur du socle en Corian. La particularité de ce procédé est d’offrir un assemblage d’objets sans lignes de démarcations. Chacune de ces œuvres est à appréhender individuellement, les composants signalés entre parenthèses en indiquent l’unicité. Ainsi, Sans-Titre (réveil) donne à voir les hypothétiques modalités de rencontres et de dialogues entre deux choses : un réveil suisse et un système de mesure colorimétrique et pourquoi pas spatio-temporel ? Une sorte de rébus insoluble basé sur l’application du montage d’attractions [2] et dont le halo de contrastes gris est issu de L'entrée des élus au Paradis de Jérôme Bosch. Un cercle qui pourrait matérialiser la translation d’un espace à l’autre. Un passage en quelque sorte. Peut-être celui du réveil ayant quitté le statut d’objet consommable pour devenir ready-made [3]. L’étude du déplacement, du mouvement se perçoit aussi à travers les colonnes de Seulgi Lee. Ces objets qualifiés de primaires par l’artiste, sont motorisés pour disparaître lentement dans le sol. Ils provoquent discrètement une perte de repères car leurs vitesses de rotation ne permettent pas de distinguer immédiatement s’ils sont mobiles ou non. Une ambivalence qui n’est pas sans rappeler les Variations, Columns et autres Rugs de Robert Breer, des Floats aux contours épurés qui se déplacent selon un mouvement infra-lent venant perturber le spectateur et l’espace d’exposition. Des sortes de mollusques mécanisés, imaginés au temps fort du minimalisme, qui témoignent d’une grande prise de liberté ayant même apeuré, selon les aveux de l’artiste, certains collectionneurs au début. Alors comment ne pas percevoir ici, une tentative de perturber ironiquement les critères d’un art littéraliste [4]? Derek Sullivan s’inscrit dans la continuité de ce point de vue caustique via I never dreamt that I would get to be the creature that I always meant to be #2. Cette sculpture imite le Wall Hanging de Robert Morris, par sa matière, son mouvement et le hasard rendu responsable de sa forme. Toutefois, la version proposée par Sullivan suggère de la recouvrir du motif psychédélique Geometri 459970 déposé par Verner Panton en 1960. Que faut-il alors penser de cet objet hybride résultant de la rencontre de l’antiforme et du design des sixties ? La devise de Breer prend peut-être ici tout son sens : Everything goes, not anything [5]!

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1. « 1 + 1 = 3 » est utilisé à de multiples reprises par Godard, cette curieuse addition est issue de la théorie du montage d’attractions établie par Sergueï Eisenstein en 1923.
2. Idem.
3. Mathieu Mercier définit le ready-made comme un objet industriel passé directement du système marchand au monde de l’art sans passer par la fonction d’usage.
4. Expression attribuée par Michael Fried à l’art minimal, Art & Objecthood,essays and reviews, University of Chicago Press, 1998.
5. « Everything goes, not anything - suivant la récente devise de Robert Breer, tout va, du moment que ce n’est pas n’importe quoi... » Robert Breer : Films, Floats, Panoramas, Juliette Singer, p. 59, éd. de l’Oeil, 2006.

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1 + 1 = 3 is one of the fundamental rules of film editing [1], a rule that Robert Breer used instinctively for his films 66, 69 and 70. By associating collage and editing, this digital sequence composed as a fugue reveals a multitude of arbitrary abstractions. Breer thus uses various options of match cutting between the images by playing with their contrast, in order to subtly diffuse the very essence of his cinema. The collage becomes the essential condition of the film. This technique is also to be found in the object correlation of Mathieu Mercier’s Sublimations series, the title of which can, for that matter, mean several different things. Firstly, it does express the passage of a body from solid to gaseous state without going through a liquid phase, consequently pointing at the existence of a mechanism of evaporation and loss. Secondly, the title refers to a Freudian theory that studies the implication and transformation of sexual instincts into artistic drives through the creative process. However, Sublimations is first and foremost a reference to a printing technique: «?the dye-sublimation?» technology, that Mercier chose to apply directly to his colors inside the Corian plinth. What is particular to this process is that is produces a collection of objects that don’t show any dividing lines. Each work has to be handled separately: its uniqueness is underlined by the components indicated between brackets. For example, Sans Titre (réveil) shows the mode of junction and dialogue that could be possible between two objects: a Swiss alarm clock and a colorimetric –and why not spatiotemporal?– equipment. Some kind of unsolvable charade based on the application of the montage of attractions [2], with its halo of grey shades inspired by Jérôme Bosch’sEntrée des élus au Paradis. A circle that could represent the translation from one space to the other. A passage of sorts. Maybe the transition of the alarm clock, losing its status as a consumable offering to become a ready-made [3]. The study of travels, of movements, is also a characteristic of Seulgi Lee’s columns. These objects, described by the artist as «?elementary?», are motorized so as to slowly disappear into the ground. They cause an inconspicuous loss of references, because their rotational speed doesn’t allow us to clearly see if they are mobile or not. This ambivalence reminds us of the Variations, Columns and other Rugs by Robert Breer, of clean-shaped Floats moving accordingly to an infra-slow progression that disturbs the viewer and the exhibition space. Designed at the very peak of minimalism, these mechanized mollusks show a great deal of freedom that, according to the artist, even scared away some of the collectors at first. One can’t help but recognize here an attempt to unsettle the criteria of literalist art [4] in an ironic way. Derek Sullivan also adopts this sarcastic point of view with I never dreamt that I would get to be the creature that I always meant to be #2. This sculpture imitates Robert Morris’s Wall Hanging in its material, its movement and in the fact that the random determines its form. However, the version proposed by Sullivan suggests that we cover it with the psychedelic pattern Geometri 459970 filed by Verner Panton in 1960. What should we then think of the hybrid object that results from the meeting between the anti-form and the design of the 60s? Breer’s motto suddenly makes sense: Everything goes, not anything[5]!
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1. « 1 + 1 = 3 » was used several times by Godard. This curious addition originates from Sergueï Eisenstein’s 1923 theory of the montage of attractions. 
2. Id.
3. Mathieu Mercier defines the ready-made as an industrial object that jumped from the market system directly to the art world without having had a fonction of use.
4. A phrase of Michael Fried about minimal art, Art & Objecthood, essays and reviews, University of Chicago Press, 1998
5. Robert Breer?: Films, Floats, Panoramas, Juliette Singer, p. 59, éd. de l’Oeil, 2006.

Translated by Gwenaëlle Buchet